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En cette période de marche vers Pâques, Guy Aurenche nous offre une méditation sur Solidarité et Miséricorde

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Int 2015-09

La solidarité à la lumière de la miséricorde du Père

Méditation proposée par Guy Aurenche, Président du CCFD-Terre Solidaire,

auteur de La Solidarité j’y crois, Editions Bayard,

à la famille Cor Unum, le 22 novembre 2015.

 

Au milieu des événements dramatiques que connaît notre pays et bien d’autres pays sur la planète, je vous suis très reconnaissant de m’inviter à une réflexion partagée sur la miséricorde. C’est ensemble que nous pouvons découvrir les dimensions et les exigences de la démarche de miséricorde.

Je vous propose une méditation très personnelle qui pourra être complétée par les réactions de chacune et de chacun.

Oui en ces temps de peine, de peur mais également de passion et d’envie, la miséricorde a « son mot à dire ».

A propos du titre il me semble important que la démarche solidaire soit considérée comme l’une des réponses les plus efficaces et les plus réalistes au rendez-vous humain, parfois douloureux et dramatique, que connaît notre planète.

Nous allons éclairer la solidarité de la Parole sur la miséricorde du Père.

Je me suis en effet permis d’ajouter la mention du Père, car la miséricorde n’est jamais en l’air. Elle est rattachée à un cœur, à des mains, à des entrailles. Ce

dont nous allons parler c’est bien de cette miséricorde qui vient de celui que Jésus désigne comme son Père, notre Père.

 

–   Ce qui se passe dans notre maison commune

Cependant avant de développer l’éclairage de la parole de Dieu, source de toute miséricorde, sur la solidarité, je reprends un avertissement que le Pape François développe dans l’encyclique Loué sois-tu : « Avant de voir comment la foi apporte de nouvelles motivations et de nouvelles exigences face au monde dont nous faisons partie, je propose de nous arrêter brièvement pour considérer ce qui se passe dans notre maison commune. » (N°17)

Ce rappel de l’exigence de la prise en compte de ce qui se passe chez nos concitoyens est tout à fait opportun pour nous chrétiens. Nous risquons en effet très vite de plaquer la bonne nouvelle de Jésus-Christ mort et ressuscité, sur un monde abstrait. Ce n’est qu’après avoir pris la mesure des défis et des enjeux de ce monde que nous pouvons oser parler de bonne nouvelle, de la Bonne Nouvelle.

–   La solidarité orpheline ?

Par ailleurs la solidarité est aujourd’hui « orpheline ». C’est-à-dire que nous avons du mal à nous dire, au-delà de nos cercles confessionnels, quelle est sa source, son origine, son enracinement. Un débat est nécessaire sur les enracinements que nous reconnaissons à la démarche solidaire. En effet une solidarité non enracinée, est fragile. On ne peut pas la couper de sa source, de son souffle. Pour nous, nous reconnaîtrons la miséricorde du Père comme étant la source et l’horizon de la démarche solidaire. Ce rattachement me paraît essentiel. Encore faut-il que les chrétiens soient capables de le proposer à des groupes non chrétiens, sans donner l’impression d’un prosélytisme mal placé ou de la répétition d’une leçon mal comprise.

En effet dans notre monde il y a tant de malentendus sur le mot miséricorde. Celui-ci a été rendu illisible soit par un certain nombre de nos hypocrisies soit par certains messages d’aujourd’hui. N’oubliez pas cher-e-s ami-e-s que le communiqué de Daech (Etat Islamique) transmis le lende­main des attentats à Paris le 13 novembre commence par la référence « Au Dieu miséricorde » ! Il est donc important que nous soyons au clair sur ce que nous mettons sous le mot de miséricorde.

–   Le rachat des fautes ?

Par ailleurs et pour les chrétiens nous avons me semble-t-il très souvent rapetissé l’ampleur de la démarche de miséricorde. Nous n’en parlons qu’à propos du rachat des péchés. Comme si l’exercice par Dieu de sa miséricorde se faisait d’abord à travers le rachat de nos fautes. Et encore plus d’une faute qui serait première dans le message de Dieu. Nous avons réduit la misé­ricorde du Père à une histoire de rachat de fautes, alors que la miséricorde du Père est d’abord une histoire d’amour. L’histoire d’un amour infini qui nous est donné gratuitement pour nous aider à vivre, à vivre encore, à aimer, à aimer encore.

Alors je sais bien que dans la vie nos infidélités, nos fautes, nous paralysent et qu’alors la miséri­corde doit s’exercer par le pardon accordé à nos comportements. Mais je vous en supplie, ne réduisons pas la miséricorde à une seule démarche de pardon, à la seule démarche du rachat d’une faute première. Ce serait enfermer Dieu dans un cadre beaucoup trop étroit et ce serait contredire toute la démarche biblique que nous allons maintenant parcourir.

Avant cela regardons comment la solidarité est effectivement une proposition réaliste au cœur des rendez-vous du monde.

  1. La solidarité au rendez-vous de notre monde
  2. La grande complexité du monde

Il est devenu banal après les livres de Jean-Claude Guillebaud, la réflexion d’Edgar Morin, de parler de la complexité de notre monde. Cependant il me semble nécessaire d’y insister à nouveau. Nous ne vivons pas quelques évolutions complémentaires qui ne seraient que la suite d’autres évolutions. Nous vivons des transformations, des métamorphoses affirment Edgar Morin. Cela signifie que nous changeons de registres, d’ordre de grandeur ou de densité des problèmes auxquels nous avons affaire. Ce changement il faut en avoir conscience car il peut provoquer, si nous n’en avons pas conscience, une terreur, et donc un repli sur nous-mêmes.

Dans un autre registre et dans un éditorial du 6 juin 2015, Isabelle de Gaulmyn (La Croix) annon­çait : « La troisième guerre mondiale ». Il s’agissait de l’évocation du voyage du Pape dans les Balkans et de la guerre de 1914-1918 suivie par une autre guerre et suivie elle-même par des guerres intestines qui ont bouleversé cette région de l’Europe. Isabelle de Gaulmyn voulait montrer que notre monde est entré lui aussi dans une ère nouvelle, peut-être marquée par la guerre. Il est inutile de reprendre toutes les mentions du terme guerre qui ont été faites par les autorités politiques françaises et mondiales à la suite des attentats terroristes à Paris le 13 novembre. Je ne suis pas certain que le mot guerre soit le plus opportun. Cependant il veut nous dire que nous sommes face à un défi qui a déjà des conséquences dramatiques et qui en aura encore bien davantage. Pour le Pape François ce défi est celui de s’opposer à « la mondialisation de l’indifférence ». J’ajouterai la mondialisation d’une violence éclatée. C’est bien en effet une mobilisation de tous, je ne veux pas parler de guerre, qui s’impose maintenant.

En tout cas prenons la mesure, la gravité, des changements auxquels nous sommes confrontés.

  1. Mobilisation, interdépendance et solidarité

Il est devenu classique de parler de la mondialisation. Je l’ai développé dans une conférence que j’ai faite devant vous le 2 mars 2014 : « La fraternité sauvera le monde ». Je vous renvoie à ce texte en ne faisant ici que quelques rappels rapides du contexte dans lequel la question de la solidarité peut se poser.

Face à l’interdépendance, qui est une situation bien pénible et que nous refusons, trois attitudes se présentent à nous. La concurrence meurtrière. C’est-à-dire l’idée que nous pourrions suppri­mer cette interdépendance mondialisée en tentant de tuer l’autre. Ne nous étonnons pas de la victoire de la violence sur tant de continents. L’autre réponse serait de faire mention d’une liberté factice proposée à tous : « Que le meilleur gagne ». Nous savons là qu’il s’agit de la liberté du renard dans le poulailler. Nous savons que les plus pauvres perdent selon cette règle du jeu. Nous savons aussi que la marginalisation, la discrimination dont sont victimes les deux tiers de l’humanité, près de 13 millions d’hommes de femmes et d’enfants en France, est cause de grands malheurs et de grandes violences.

La troisième réponse est donc celle du partenariat. Non pas celle de l’inconscience ou du rêve d’une entente qui n’existe pas entre les peuples et les cultures. La réponse du partenariat est une volonté de dire et de faire : c’est ensemble et non pas les uns contre les autres ou les uns à côté des autres, que nous relèverons les défis mondiaux. Le partenariat est tâche difficile. C’est la seule réponse réaliste. La solidarité a toute sa place dans les défis de l’interdépendance mondialisée.

  1. Du bon usage des outils de puissance extrême que nous fabriquons

Quel lien entre la solidarité et le constat de la puissance extrême dont nous dispo­sons aujour­d’hui ? Il s’agit non pas de condamner les outils modernes, la technologie avancée, les décou­vertes qui rendent la vie plus facile et qui permettent de sauver bien des êtres humains. Le Pape François nous dit bien qu’il ne s’agit pas « de retourner à l’ère des cavernes ». Cependant le caractère extrême de la puissance des outils que nous développons (exemple dans le domaine médiatique, stratégique, biologique, anti-écologique…), est manifeste. Il faut prendre conscience que nous ne sommes pas simplement un peu plus puissants. Nous sommes devenus tout-puissants, et ceci au service de la vie comme au service de la mort. Cette réalité nous n’avons pas à la juger en bien ou en mal. Elle est. Il faut que les chercheurs cherchent. S’ils cherchent ils trouveront. La question est de savoir ce que nous faisons des découvertes techniques extraordi­naires que nous faisons actuellement. Le Pape là-dessus dénonce le paradigme technocratique : « L’humanité est entrée dans une ère nouvelle où le pouvoir technologique nous met à la croisée des chemins… La vie est en train d’être abandonnée aux circonstances conditionnées par la technique, comprise comme le principal moyen d’interpréter l’existence… le paradigme technocratique tend aussi à exercer son emprise sur l’économie et sur la politique ». Loué sois-tu N°102, 115. Il s’agit bien là de la mise en cause de l’esclavage dans lequel la technique peut faire tomber l’homme.

La solidarité ne condamne donc pas les inventions, ni la recherche, mais elle impose de redon­ner du sens c’est-à-dire de remettre au cœur de ces découvertes le bien-être de la personne humaine. Oui nous sommes des co-créateurs, mais nous le sommes au service de la vie et non au service de la mort. C’est pourquoi la solidarité est pleinement au rendez-vous de ce paradigme technocratique dénoncé par le Pape.

  1. Gérer la finitude des ressources naturelles ?

Il y a là une réalité tout à fait nouvelle. Nous avons vécu (en particulier les personnes de ma génération) dans l’idée d’une croissance infinie, d’une nature sur laquelle nous pouvions puiser sans aucune limite.

Cela est faux. Nous savons que l’eau potable est limitée, de même les terres cultivables, l’air respirable… Face à ce constat de la finitude des ressources naturelles une immense peur peut s’emparer en particulier des jeunes générations. Ce peut être aussi, et c’est déjà la source de très nombreux conflits à travers le monde. Oui les guerres peut-être les troisième ou quatrième guerres mondiales se feront pour l’eau, la terre, l’air…

La solidarité va donc nous appeler, au cœur de ce défi des ressources naturelles à nous organiser pour réguler la production et la consommation des dites ressources. Cela s’appelle tout simplement le partage. Le partage n’est pas un rêve pieux où charitable au mauvais sens du terme. C’est la seule solution réaliste pour relever le défi. La solidarité y a toute sa place.

  1. Il faut contredire la tendance à l’accroissement des inégalités actuelles

Oui le monde d’aujourd’hui est plus riche. Mais le fossé entre riches et pauvres s’est agrandi dangereusement.

Les inégalités s’expriment dans ce constat : 1% de la population mondiale détient près de 50 % des avoirs du monde. Nous savons que près des 2/3 de l’humanité vivent des situations d’inéga­lités. Ceci est vrai des pays plus pauvres. Ceci est vrai aussi dans nos pays riches. Les inégalités sont une menace considérable pour la justice et la sécurité de tous.

Alors la solidarité qui n’est pas l’uniformité peut inviter à lutter contre ces inégalités. La solidarité c’est la reconnaissance du besoin que j’ai de l’autre, et la reconnaissance par l’autre du besoin qu’il a, de moi, de nous. Il nous faut alors accepter de construire l’égalité - responsabilité. La solidarité peut nous aider à créer les conditions d’un accès égal de chacun et de chacune à l’exercice de ses droits et de ses devoirs, dans le respect des spécificités et des originalités de chacun.

  1. La solitude de l’être déboussolé

« Voici que l’homme a peur de l’homme, de ce qu’il fait de lui, de ce qui lui échappe, de l’inhu­main qui se glisse malgré lui dans les plis de l’humain. Cette inquiétude n’est pas neuve. Les incertitudes sont collectives mais elles touchent aussi chacun au plus intime. Il y a souvent dans les réactions contemporaines quelque chose qui tient de la stupeur des enfants perdus. Personne n’occupe plus à l’avance de place reconnue. On serait presque tenté de dire que personne ne se sent attendu. Les individus sont souvent fiers de leur autonomie mais ils sont seuls. Courageux, mais seuls, et parfois bien las ».

Cette analyse de Françoise Le Corre dans le livre « Le centre de gravité » (Editions Bayard) montre que notre humanité mondialisée est déboussolée sur le sens et l’horizon qu’elle fixe à l’être humain. Ce déboussolement il nous faut le prendre au sérieux et je crois que la solidarité peut être l’un des lieux où nous allons aider l’homme à se reconstruire des racines et un horizon, une boussole.

  1. La solidarité au rendez-vous de l’évangile

Je reprends avec vous la parabole du bon samaritain (Luc 10, 29 et suivants). Je n’en reprends que quelques étapes. Ce texte est fondamental puisqu’il va toucher une question non moins importante : la vie éternelle. Nous sommes tous en attente de réponse à ce qui peut nous permettre de gagner cette vie éternelle.

Dans cette recherche le légiste, et beaucoup d’entre nous rappellent les principes moraux, philosophiques, idéologiques ou religieux les plus importants. Il s’agit de la loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur de toutes tes forces et ton prochain comme toi-même ». Le légiste qui interroge Jésus veut aller jusqu’au bout en percevant mieux qui est son prochain. Nous sommes de tout cœur avec lui et nous attendons la réponse.

Il est intéressant de constater que pour tenter d’éclairer une piste aussi fondamentale, Jésus raconte une histoire. C’est à travers l’histoire, les réalités de la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui, que Jésus va nous inviter à approcher la réponse. Mais c’est une histoire de vie et de mort. Il y a du tragique dans cette histoire. Il ne s’agit donc pas de transformer l’évangile en conte de fées.

Voici qu’un samaritain, un hérétique, peut-être un terroriste, sans doute un insignifiant pour la société juive de l’époque, voit le blessé. Le terme voirest fondamental et il nous permet de cerner la première condition de la miséricorde. Il n’y a pas de miséricorde possible si nous ne trouvons pas les moyens de voir les misères qui nous entourent. Or cette tâche est difficile car, par hypothèse,la misère se cache.

Après avoir vu ou plutôt entendu ce cri du blessé, le samaritain s’est approché. Il a pansé les blessures, soigné comme il pouvait le faire. L’étape est fondamentale puisqu’il nous est dit qu’« il le chargea sur sa propre monture ». Cela signifie que la démarche de miséricorde, de compas­sion, de solidarité active, n’entraîne pas pour nous une réponse théorique extérieure à nous-mêmes. C’est bien sur sa propre monture que le samaritain va charger le blessé. Il s’engage tout entier dans la démarche puisque son âne est un élément essentiel de son voyage, de son commerce et peut-être de sa fierté. Le samaritain se donne tout entier pour répondre à la détresse du blessé.

« Il le conduisit à une auberge ». Il me semble que dans cette phrase il est indiqué que la solidarité exige certes une démarche personnelle, mais toujours une démarche collective. Une solidarité qui s’organise avec d’autres acteurs. Là c’est l’aubergiste, des soignants ou d’autres personnes. L’exercice de la solidarité à la lumière de la miséricorde du Père, exige que l’on s’organise.

Peut-on en fin de la méditation du bon samaritain reprendre les phrases de Martin Luther King : « Au début nous devons être le bon samaritain envers ceux qui sont tombés au bord du chemin. Mais un jour nous devrons admettre que le chemin de Jéricho doit être refait pour que les hommes et les femmes ne continuent pas à être battus et volés pendant qu’ils s’acheminent sur les sentiers de la vie ». La miséricorde donne à notre solidarité une perspective de transformation sociale qui ne nie pas le geste de compassion individuelle mais le prolonge vers des changements sociaux.

Ce rappel nous renvoie également à l’annonce par Jésus de la présence du Royaume (Luc 4). Et bien sûr à l’épisode du repas solidaire ou de la multiplication des pains (dans Mathieu 14).

  1. La solidarité, une vertu chrétienne

Il est important de montrer que ce rendez-vous de la solidarité fait partie de la pensée sociale de l’Eglise. Celle-ci se caractérise, entre autres propositions par l’affirmation de la dignité de la personne humaine, la destination universelle des biens, l’importance première du bien commun et donc l’usage relatif de la propriété privée… l’option préférentielle pour les pauvres, le principe de subsidiarité dans la répartition des responsabilités.

La solidarité n’était pas expressément mentionnée dans les textes de doctrine sociale de l’Eglise.

C’est le Pape Jean-Paul II dans l’encyclique Sollicitudo Rei Socialis de 1987 qui le rappelle expres­sé­ment. « La solidarité est sans aucun doute une vertu chrétienne… La solidarité que nous pro­po­sons est le chemin de la paix et en même temps du développement. En effet la paix du monde est inconcevable si les responsables n’en viennent pas à reconnaître que l’interdépendance exige par elle-même que l’on dépasse la politique des blocs, que l’on renonce à toute forme d’impérialisme économique, militaire ou politique, et que l’on transforme la défiance récipro­que en collaboration. Cette dernière est précisément l’acte caractéristique de la solidarité entre les individus et les nations ». Ce rappel du caractère primordial d’une solidarité active est important dans nos milieux chrétiens. Trop souvent nous risquons, face aux constats des malheurs du monde, de sauter l’étape de la justice. Nous passons de la misère à la miséricorde. Entre les deux il y a le travail pour la justice c’est-à-dire les actions de solidarité constructive qui transforment le monde au service d’un peu plus de justice.

  1. La solidarité à la lumière du PèreLa solidarité est orpheline

Comme je l’ai dit, il convient de s’interroger sur les racines de cette solidarité. Nous savons que parmi ces racines il peut y avoir, et c’est pour moi indispensable, le refus de l’inacceptable. C’est la révolte d’Albert Camus et de bien d’autres.

Il peut y avoir également comme source de la solidarité, le « je ne peux pas faire autrement » qui exprime un peu de notre cœur, de nos entrailles. Face à tant de misères, il me faut réagir.

J’aimerais ajouter comme source de cette solidarité la force de l’empathie qui existe réellement dans l’être humain et donc dans la société humaine. Nous savons très souvent mettre en valeur le mal dont est capable la personne humaine. Nous mettons moins en valeur ses capacités d’empathie. Or les chercheurs les plus récents nous disent que l’empathie gagne l’humanité et qu’elle fait partie de l’être même de la personne humaine. « Les recherches de la biologie et des sciences cognitives montrent que nous sommes des animaux sociaux qui supportons mal la souffrance des autres et la destruction de ce qui vit, réagissons de concert en vue de l’intérêt général quand nous sommes menacés. » (Rifkin. Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Editions Les Liens). Oui quand on lui en donne l’occasion l’homme, l’être humain, se révèle toujours disposé à collaborer avec d’autres dès qu’il s’agit de contribuer à l’intérêt général ou à améliorer l’existence de tous. Certains affirment même avoir repéré dans le cerveau humain le lieu de l’empathie.

La bonté qui sommeille en nous est une réalité. Etienne Séguier le rappelle dans un beau petit livre : « Pratiquer la miséricorde » (Editions Salvator). Il insiste sur la place du ressenti face à la misère, à l’émotion qu’exprime notre corps, et qui amène à l’action. « Lorsque nous sommes confrontés à la détresse des autres, la miséricorde nous invite à ressentir d’abord ce qui se passe dans nos entrailles. ».

Enfin et si l’on est à la recherche des racines de la solidarité l’on peut citer l’acte de foi en la dignité de la personne humaine et toute la dynamique des droits humains dont vous savez qu’elle m’est chère. Il ne suffit pas de dire qu’une personne est digne. Encore faut-il lui reconnaître des droits et des devoirs. Et, encore plus loin, faut-il créer les conditions qui lui permettront d’exercer les dits droits et les devoirs.

En tout cas dans cette recherche de racines et d’horizons de la solidarité nous voyons qu’il y a des pistes variées. J’en retiendrai une plus particulièrement que je vais développer maintenant.

  1. La miséricorde du Père

C’est tout le message de la Bible et tout spécialement de l’évangile qui est alors à relire dans la perspective de la découverte de la densité de la miséricorde.

Quelle image donnons-nous de Dieu, à l’extérieur ? « Autour de nous un certain pessimisme s’en va répétant que notre monde sombre dans l’athéisme. Ne faudrait-il pas plutôt dire que ce dont il souffre c’est de théisme insatisfait ? Les hommes, dites-vous, ne veulent plus de Dieu. Or êtes-vous bien sûr que ce qu’ils rejettent ce n’est pas seulement l’image d’un Dieu trop petit pour alimenter en nous (j’ajoute en eux) cet intérêt de survivre et de faire vivre ? » (Teilhard de Chardin, 1935)

Nous sommes donc bien responsables du portrait de Dieu que nous dessinons à nos contem­porains. Attention à nos dessins qui font de Dieu un Dieu trop petit c’est-à-dire un Dieu privé de toute sa miséricorde.

–   Le dévoilement du Dieu de miséricorde

Il est intéressant de lire le livre du Père Pierre Gibert (Ce que dit la bible sur la miséricorde. Editions Nouvelle cité). Il nous est proposé de re-parcourir tout le Nouveau Testament pour découvrir le long dévoilement du Dieu miséricorde. Pour découvrir que Dieu est miséricorde.

Ce travail est effectivement nécessaire car la lecture de la bible nous présente souvent un Dieu bien loin de la miséricorde. C’est le Dieu tout-puissant créateur, le tout-puissant vengeur, celui qui demande des comptes et qui punit, celui qui annonce les catastrophes et la mort.

Le Père Gibert nous montre la patience et la pédagogie de Dieu. Face à cette image que les hommes se forgent de Dieu, pleine de vengeance de puissance, de la punition, il nous est montré que c’est petit à petit que la miséricorde est identifiée à Dieu « La miséricorde suppose un long déroulement dans le temps. Il y a donc d’abord ce qui la provoque, la faute qui mérite reproche et punition, mais qui conduit aussi au pardon, à la miséricorde » (Pierre Gibert). C’est donc en partant des réalités humaines de fautes, de violences, d’infidélités, que petit à petit va se dévoiler le Dieu de miséricorde. C’est petit à petit que Dieu va nous découvrir ses propres entrailles si je peux me permettre l’expression. Si au début nous sommes dans le domaine de la puissance créatrice, très vite modérée par la faute humaine, elle-même sanctionnée par le châtiment divin et autres déluges, nous nous apercevons que c’est bien une histoire d’amour qui est en jeu. « Dans le détail de cette longue histoire les auteurs bibliques vont essayer de frayer un chemin dans les broussailles du péché et du mal, ce qui est aussi respecter la vérité de l’homme, sa misère. Leur tâche sera de montrer que, malgré tout, Dieu lui aussi s’est frayé un chemin dans ses broussailles de péché de mal, de ce mal que l’homme fait non seule­ment à Dieu mais aussi à l’homme. C’est pourquoi on peut, on doit même lire cette histoire comme un chemin ouvert à la miséricorde divine puisqu’il n’aboutit pas à l’anéantisse­ment et à la mort dont elle est souvent menacée, mais au salut et à la vie. (Pierre Gibert).

C’est une autre manière de nous inviter à lire la trajectoire des différents prophètes. Les prophè­tes « ont tardé à faire entendre un message qui ne soit pas de menace ou de condamnation. D’une certaine façon les prophètes sont les défenseurs de l’honneur bafoué de Dieu, bafoué par ce peuple qui doit le respecter et qui le trahit… Ils surviennent d’abord en dénonciateurs des fautes du peuple, des transgressions de toutes sortes mais aussi et surtout des abus des grands et des responsables… ».

Le prophète est d’abord un homme d’indignation parce que le droit est bafoué. Le prophète fait parfois regretter à Dieu lui-même d’avoir créé la personne humaine ! Alors qu’en est-il de la miséricorde ? Les prophètes vont faire l’expérience du temps, de la miséricorde du Père qui se dévoile lentement à travers le temps et l’histoire. Dieu va se repentir de ses envies de vengeance ou de ses gestes violents que l’homme lui prête. Il se fait peu à peu miséricorde. Et cette démarche prophétique aboutira à la lente révélation des « entrailles de Dieu ».

Dans Isaïe au chapitre 1er, après une terrible colère de Dieu face aux sacrifices inutiles que l’homme lui propose, il est dit : « Et Dieu dit : Viens et discutons ». C’est bien là la révélation de ce plein amour de Dieu. N’oublions pas les magnifiques textes d’Osée et d’Amos sur la quête du prophète à l’égard de sa fiancée qui l’a trompé. Pourtant il va repartir à sa rencontre et va lui re-proposer le bonheur.

Isaïe au chapitre 54 : « Un bref instant je t’avais abandonné, mais sans relâche avec tendresse je vais te rassembler. Dans un débordement d’initiation j’avais caché mon visage, un instant loin de toi, mais avec une amitié sans fin je te manifeste ma tendresse dit celui qui te rachète, le Seigneur ».

C’est bien la miséricorde qui est à l’origine de l’histoire de la primitive tendresse de Dieu (Maurice Bellet). Au début est non pas la faute de l’homme et son rachat, mais la primitive tendresse de Dieu.

Si nous poursuivons la lecture de la Parole nous pouvons à travers l’évangile redécouvrir toute la dimension miséricordieuse à travers le Magnificat prononcé par Marie, les béatitudes de Jésus, et les miracles du Seigneur. Le Père Gibert insiste pour montrer que les miracles ne sont pas là d’abord pour signifier une toute-puissance magique que Dieu posséderait. Ils sont d’abord là pour exprimer la souffrance de Jésus. « Oui Jésus guérissait toute maladie et toute langueur… Il ne s’agit pas d’abord de péché ou de faute ou d’une quelconque responsabilité plus ou moins coupable. Il s’agit de souffrance, au moral comme au physique, au psychique comme au social. Jésus ne supporte pas ces souffrancesJésus guérit d’abord parce qu’il saisit le poids de la souffrance et qu’il lui faut le plus tôt possible en soulager celui ou celle qui se présente à lui avec sa détresse physique aussi bien que morale. C’est d’abord comme cela qu’il faut lire et relire les récits des miracles attribués au Christ : comme un signe de la puissance de sa miséricorde ».

C’est tout un horizon que l’on peut donner à notre relecture de la Parole de Dieu. « Le miracle christique est d’abord rapporté comme une œuvre de miséricorde et une œuvre de miséricorde relevant de l’ordre divin… Voir les miracles comme une manifestation de la miséricorde du Christ - et d’une miséricorde qui le rattache à Dieu - tient en définitive à l’enseignement que les évangé­listes ont voulu que nous en recevions ».

  1. La pleine force de la miséricorde à travers le pardon

Si nous avons accepté de faire ce chemin de relecture de la Parole de Dieu à la lumière du lent dévoilement de sa pleine miséricorde, nous voyons alors que le pardon prend toute sa place. Il n’est pas le fruit d’une opération, d’un donnant-donnant, d’un rachat souvent mal compris. Il est le plein exercice de la pleine miséricorde du Père sauveur c’est-à-dire du Père qui ne peut laisser ses enfants seuls dans leur infidélité et dans leur déboussolement.

C’est alors sans doute qu’il nous faudrait relire, et je le fais une minute avec vous, toute la parabole du fils prodigue ou plutôt du père accueillant (Luc 15, 11 et suivants).

Remarquons tout d’abord que la demande du jeune fils n’entraîne chez le Père aucun jugement. Il ne lui fait pas de reproche. Soit que cette demande soit une chose habituelle dans les mentali­tés de l’époque. Soit que le père comprenne que l’émancipation de son fils passe aussi par cette demande de sa part d’héritage.

Le père est d’accord. Il ne donne pas parce qu’il y aurait une part à donner. Le texte nous dit bien que le père donne « son avoir ». Il s’agit bien du don du père de lui-même à son fils. Comme le bon samaritain se donnait en chargeant le blessé sur son âne, de même le père donne son bien, se donne lui-même pour le déploiement de son fils dans sa pleine liberté.

N’insistons pas ensuite sur les opérations de dilapidation des biens. Nous savons très bien ce dont nous sommes capables dans ce domaine !

Ce qui est frappant ensuite c’est que, dans la misère, le fils est capable d’un raisonnement très calculé. Il sait qu’il y a des ressources chez son père. Mais il sait qu’à cause de ses péchés il risque de ne plus y avoir accès. Il va même jusqu’à envisager qu’il ne serait plus le fils de son père. Cependant et sans doute que c’est une trace du plein amour du père au cœur de la détresse de ce fils, celui-ci pense qu’il peut s’en sortir. Il pense que grâce à ses forces il va s’en sortir. C’est alors qu’il se met en route pour retourner chez son père.

Le passage le plus bouleversant pour moi est alors : « Et son père l’aperçut ». Cela signifie que le père depuis le début était là en attente, de toujours en toujours, de son fils. La miséricorde du père ne nous quitte pas et elle ne reviendrait pas pour quelconque opération de rachat. De toujours en toujours la miséricorde du père est là. S’il l’aperçoit c’est bien qu’il le cherchait sans avoir été par ailleurs prévenu de son retour.

Alors le bouleversement est encore plus grand. Ce père, auquel nous confions souvent des quali­tés d’autorité, de capacité de punition, d’organisation en tout cas, ce père est lui-même « débous­solé ». « Il fut pris de pitié ». Ce sont les entrailles du père qui ont le dessus. Et voici que ce père qui se devait d’avoir une conduite digne et respectable se comporte comme un amoureux fou : « Il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » ? Mais qu’est-ce que ce père se permet de faire face à celui qui était devenu un « déchet » dirait le Pape François.

Oui la pleine miséricorde du père lui fait poser des gestes d’une exubérance invraisemblable.

Ensuite et c’est d’autant plus surprenant, le père ne semble pas entendre le discours préfabriqué par le fils. Le fils pensait qu’à la force de ses paroles il pourrait obtenir un rachat quelconque. Il va jusqu’à dire : « Je ne mérite plus d’être appelé ton fils ».

Mais curieusement le père n’est absolument pas sur ce registre. Il semble ne pas entendre les efforts que l’enfant fait pour se sauver lui-même en tentant d’argumenter.

Le père est tout à sa tendresse, à sa pleine miséricorde de toujours.

Et c’est cette pleine miséricorde, et non pas les calculs argumentés de son fils, qui provoque la joie, qui provoque la fête. C’est la miséricorde qui a recréé la vie et non pas l’action des hommes par rapport à celui envers lequel ils ont été infidèles. C’est la miséricorde au service de la vie, de la vie bien concrète puisque nous voici transportés dans un banquet d’une rare qualité.

Voici que cette miséricorde au service de la vie est en même temps au service de la pleine soli­darité puisqu’ensemble on va se réjouir ensemble, on va faire la fête, ensemble on va repartir.

« Eclair d’un instant où se dit toute la tendresse paternelle qui ne veut pas en entendre ni en attendre davantage. Sans doute l’image type de la miséricorde ». (Pierre Gibert)

A plusieurs reprises le pape François dans La Joie de l’évangile reprend cette dimension de la miséricorde. « En elle-même la miséricorde est la plus grande des vertus car il lui appartient de donner aux autres et, qui est plusest, de soulager leur indigence ; ce qui est éminemment le fait d’un être supérieur. Ainsi se montrer miséricordieux est-il regardé comme le propre de Dieu et c’est par là surtout que se manifeste sa toute-puissance ».

Le pape François dans le même texte La Joie de l’évangile emprunte à St Thomas d’Aquin : « Les sacrifices et les offrandes qui font partie du culte divin ne sont pas pour Dieu lui-même mais pour nous et nos proches. Lui-même n’en a nul besoin, et s’il les veut, c’est pour exercer notre dévotion et pour aider le prochain. C’est pourquoi la miséricorde qui subvient aux besoins des autres lui agrée davantage, étant plus immédiatement utile au prochain ».

Pour avancer dans la solidarité à la lumière de la miséricorde du Père.

Cette miséricorde totale du Père nous conduit à apprendre la disponibilité, à recevoir comme cadeau la capacité de la disponibilité.

C’est alors que la prière prend toute sa place. Non pas comme un ajout rituel obligatoire, mais comme le temps où nous ouvrons les mains à notre tour pour recevoir le cadeau de cette pleine miséricorde.

C’est alors aussi que l’acte de repentance par rapport à nos infidélités prend toute sa place. Il n’est pas oublié. Mais il a été rendu possible par le cadeau de la pleine miséricorde.

C’est alors que nous sommes invités à redécouvrir que nous sommes faits à l’image de la miséri­corde du Père et donc il faut nous en nourrir.

J’aime rappeler (Le grand tournant, l’an I de la révolution du Pape François. Editions Cerf), comment l’un des pères de la théologie de la libération, Gustavo Gutierrez parle des deux tables. Dans les évangiles synoptiques la table eucharistique est le lieu du dernier repas de Jésus au cours duquel, dans un total abandon à la miséricorde du Père, il se donne pour nous. Il nous fait frères et fils d’un même père.

Dans l’évangile de Jean, Jésus fait de nous des frères en se faisant lui-même le premier serviteur de tous par le geste du lavement des pieds. Oui la fraternité nous la recevons de Jésus qui par l’eucharistie nous associe à la totale confiance qu’il reçoit de son père. Nous la recevons tout autant par le lavement des pieds qui nous fait frères et serviteurs les uns des autres. L’opposition entre l’acte de foi en l’amour de Dieu et le service des frères n’a donc décidément aucun sens.

Et nous voici invités à marcher, à la lumière de la miséricorde du Père, dans des actions de solidarité, à marcher dans la joie. Saint Paul dans sa lettre aux Romains chapitre 12, nous dit : « Celui qui pratique la miséricorde, qu’il ait le sourire !… Ayez la joie de l’espérance » ajoute l’apôtre Paul.

Il insiste : « Ne ralentissez pas votre élan, restez dans la ferveur de l’esprit, servez le Seigneur, tenez bon dans l’épreuve, soyez assidus à la prière. »

Dans l’encyclique Loué sois-tu ! le Pape François (n°244) reprend cette expression : « Que nos luttes et notre préoccupation pour cette planète ne nous enlèvent pas la joie de l’espérance ».

Oui c’est dans la joie, parce que nous sommes nourris de la pleine miséricorde du Père, que nous nous lancerons dans ces actions sociales, personnelles, politiques, économiques, qui transforment peu à peu le monde en un monde solidaire. Nous voici Témoins de la miséricorde !

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